En 2006, dans les Chroniques de Haute Provence n°356, Marie-Madeleine Viré transcrit un manuscrit de André Honnorat (1776-1837) titré « Mémoire pour faire connaître à ma famille toutes les vicissitudes et agréments que j’ai eus en ce bas monde jusque maintenant ». Il y retrace son parcours de vie, ses années de jeunesse comme marchand de mules, contrebandier de tabac, puis industriel à Saint-André les Alpes où il construit début XIXème la première fabrique de draps de la vallée. Dans cet écrit, il fait également un inventaire de ses biens et témoigne de son affection à sa famille.
Le texte proposé est extrait de cette partie plus affective consacrée à sa famille, pages 41 à 43 :
« Tableau de mes peines occasionnées par mes parents et ma famille
Rien de plus effrayant que ce que je vais vous tracer ci-dessous.
Partant pour le premier enfant que j’ai eu, c’était une fille. Elle avait environ trois ans, j’en faisais mon délice de cette pauvre fille. Un jour lui prend une maladie qui lui ôta la parole. Elle resta deux ou trois jours dans ce état, puis elle succomba. Je ne puis vous exprimer, ni vous dire les souffrances que cela m’avait occasionnées.
Après cela venons-en à mon fils aîné que j’avais mis à la pension à Draguignan. Il était jeune. Je le conduisis dans le pensionnat. Lorsqu’il m’a vu partir, il voulait retourner avec moi, pensez un peu quel souci pour un père, il me semblait ne plus revoir mon fils. Il n’y avait pas un moment sans que je pense à lui et cela me carcinait le sang.
Après vinrent à tour de rôle tous les autres qui m’ont fait le même effet, surtout Eugène lorsque par imprudence il se brûla au collège à Digne, je suis resté tout l’intervalle de sa chute comme hébété. Plus tard il fit une maladie dont j’ai encore plus souffert. C’était à Castellane qu’il fut traité.
Il est impossible que je vous dépeigne la sensibilité et les souffrances que j’éprouvai lorsqu’un des mes enfants a les moindre maux ou quelque peine que ce soit et vous devez penser quelles peines j’ai éprouvées en tout cela. Je ne vous ai parlé que de mon fils aîné. Il serait trop long de vous citer toutes les circonstances qui m’ont donné de la peine au sujet des maladies. Il n’y a pas un seul qui n’ait été exempt, qui plus, qui moins. Je pourrais citer Auguste qui a été des plus malheureux ; ensuite Fani qui m’a donné de plus grands soucis et m’en donne encore. Philippine à son tour. Le pauvre abbé qui est livré à lui-même, qui se charge d’un fardeau, qui m’a donné autant de soucis que les autres.
Joignez, mes chers enfants, ces six portions de peines que vous avez essuyées chacun en particulier, il semblera à chacun d’avoir eu sa bonne part.
Je vous demande moi qui ai eu le fardeau de six portions, si je dois avoir souffert, sans compter ce qui est pour mon compte et celui de votre mère et de mes père et mère que j’ai tant pleurés.
A présent restent mes sœurs et frères. Ce que j’ai fait pour eux personne ne le sait que moi, soit dans nos arrangements de famille, soit en particulier. Il serait trop long d’en faire le détail et les souffrances qu’ils m’ont fait essuyer. De là vient les parents malheureux, d’autres qui sont d’un mauvais fond, et, par conséquent, moi qui ai le cœur sensible, j’éprouvais de tristes émotions dans tout cela.
Agréments et délices que j’ai eus en compensation de mes peines
Lorsque je me dis que j’ai six enfants, tous bon chrétiens, bien robustes, tous ayant de quoi vivre, de bonne réputation, cela efface une partie des peines dont j’ai souffert. Croyez bien, mes chers enfants, que la plus grande jouissance que j’éprouve et que j’ai toujours éprouvée, c’est de vous voir tous réunis auprès de moi et que je vois que vous vivez en bonne intelligence, cela me réjouit et je me dis que si j’avais encore cinquante ans à vivre, je me flatterais de vous tenir dans cette belle harmonie.
Mes chers enfants
Le meilleur conseil que je puisse vous donner en bon père, c’est celui de vivre en bonne harmonie entre frères, de n’avoir jamais aucune rancune parmi vous. Soyez toujours bien unis, c’est l’union qui fait la force. Si vous aviez le malheur de vous brouiller vous feriez rire les jaloux, vous vous feriez du mauvais sang et en vous désunissant vous perdriez votre force. Pour tous ces motifs gardez-vous de vous désunir, car vous en seriez dupes.
Pour vivre en bonne intelligence il ne faut pas être minutieux, manger et boire ensemble et ne pas faire trop de marchés ensemble, car c’est ordinairement cela qui brouille.
Conseils à mes enfants
Fuyez les procès tant que vous pourrez. Lorsqu’on est obligé de plaider, il faut s’associer avec de la canaille pour défendre sa cause. Fuyez tant que vous pouvez les mauvaises compagnies, surtout le jeu. Je sais ce qu’il m’en a coûté, quoique je n’eusse pas été joueur de profession. [ …. ]
Toutes ces réflexions, mes enfants, sont pour vous faire connaître qu’en ce bas monde il faut s’attendre à tout et supporter tout avec résignation. [ .…]
A présent il me reste de remercier Dieu de m’avoir donné des enfants, je vous le répète, qui êtes tous en harmonie. Je désire que cela soit pour toujours et vous serez heureux en ce bas-monde et Dieu vous bénira et vos ennemis crèveront de dépit.
De plus je vous recommande que si quelqu’un de la famille venait avoir du malheur qu’on en peut prévoir, que comme bons frères vous devez tâcher de relever celui qui aurait eu le malheur d’être ruiné.
Vous voyez, mes chers enfants, de quelle manière loyale j’ai agi. Je vous ai fait le partage de mes biens. Je ne me suis pas seulement réservé la récolte. Vous m’aviez promis douze cent francs de pension et je ne vous ai pas seulement demandé un centime. Ce n’est pas pour vous faire des reproches, je n’en ai pas eu besoin jusqu’à présent – Dieu fasse que cela continue -. Si j’avais été de ces gens avides et méfiants, j’aurais retiré toutes les années ma pension et cela aurait grossi l’héritage. Par conséquent, vous trouverez de moins ce que vous avez gardé par devers vous.
Je ne pense pas que dans la famille il peut y avoir un seul qui puisse se plaindre, mon héritage serait plus grand si je n’avais pas eu tant de faillites, et si je n’avais pas donné une bonne éducation à mes enfants, mais pour ces derniers je n’ai pas de regret, c’est le contraire, j’aurais voulu faire plus et je pense qu’aucun de la famille ne soit fâché d’avoir reçu sa part. »





