« La Durance », un poème paru dans les Annales des Basses-Alpes, tome II 1884-86, pages 560 à 567.
Ce poème, écrit par Eugène Plauchud (1831-1909), pharmacien et poète de Forcalquier, chercheur dans de nombreux domaines dont la Durance et ses forces motrices, a obtenu la médaille d’or du concours de poésie de la SSL des Basses-Alpes en 1884. Eugène Plauchud écrivait dans la langue du pays, le Provençal Alpin ou Gavot. Nous vous proposons ici la traduction d’époque du texte original.
LA DURANCE
Durance, c’est toi que je salue ! Tu es un des fléaux de la Provence, lorsque, te gonflant dans ta rage, tu emportes campagnes, ponts et terres, en grondant comme le tonnerre que les nuées portent dans leurs flancs.
Est-ce que Dieu, dans un jour de colère, en te précipitant des montagnes qui dressent là-haut leurs pics, t’aurait donné la mission d’être un épouvantail et une ruine pour la race provençale ?
Non ! Quand Dieu commande à la tempête d’amonceler sur la cime des Alpes un large et blanc manteau, c’est pour qu’une eau limpide vienne couler dans les prairies, quand le soleil fondra la neige.
Mais toi, dans ton orgueil, tu t’es dit que c’était une sottise d’écouter les ordres d’en haut : et tu t’es précipitée, comme une folle, à travers les vallées des montagnes, saccageant tout comme un démon.
Mais l’homme, qui a gardé, dans le fond de son âme, un rayon de ce feu qu’un jour alluma le créateur, te mettra le licol au cou, pour que tes eaux frémissantes s’écoulent lentement dans la mer.
Il te saignera dans ton cours ; et, sur des aqueducs et sous des tunnels, il te conduira, comme une gentille demoiselle, faire la cour aux prairies, aux vignes, aux blés revivifiés par ta fraicheur.
Mais, fière Durance, il ne suffit pas que tu sois la fontaine de jouvence pour tout le pays provençal ; il faudra que, bon gré mal gré, tu nous restitues encore ta force qui fait tant de mal ;
Force puisée dans l’onde amère et que les nuages, sur les ailes des vents qui portent les oiseaux, charrient au sommet des montagnes et dans les vallées humides de rosée, sous forme de pluie et de neige.
De ces cimes, pour retourner à la mer qui l’engloutit, cette eau coule de bien haut, et, en roulant de cascade en cascade, en se heurtant contre les obstacles, elle engendre la force de mille chevaux.
Et, vaincue par notre génie, Durance, nous te la prendrons cette énergie qu’en coulant tu sais engendrer, et, pour t’empêcher d’en mésuser, nous l’éparpillerons de toutes parts, un peu d’ici, un peu de là.
Et alors on verra, ce qui eut tant étonné nos ancêtres, l’eau engendrer le feu, qui, courant sur des fils de fer, ira porter le jour, en pleine nuit, dans les maisons et sur les montagnes.
Et quand nous verrons poindre l’aube, quand le soleil aura dérobé à la nuit ses voiles et son noir manteau, laissant de côté la lampe, nous t’attellerons à la charrue du château et de la ferme.
Ensuite, avec un coup de baguette, nous te ferons trainer les charrettes, tourner les meules des moulins, bêcher les vignes, faucher les prés, et, de Marseille jusqu’à Digne, tu fouleras les gerbes et tu écraseras les raisins.
Et pour commencer ta conquête, là-haut déjà, sur les crêtes des Alpes, on voit verdir des arbres et des herbes de toute espèce, que l’homme plante et sème, pour arrêter tes débordements,
Les jours d’orage ; et afin que, sage comme une image, tu t’en ailles à ton aise, lentement, à travers les saules et les peupliers, qui dresseront sur tes rives leurs branches aux feuilles tremblantes.
Alors, belle Durance, tu seras la bonne fée de Provence ; du mal aura surgi le bien. Nous aurons ta force et ta fraîcheur, et pour les pays alpins commencera l’âge d’or.





